26.04.2022

L'interview d'Emmanuel Reynard, géographe

L'interview d'Emmanuel Reynard, géographe

Journal du Parc #Avril 2022

L'interview d'Emmanuel Renard

- texte intégral - 

Professeur de géographie et directeur du Centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne (CIRM) de l'Université de Lausanne, Emmanuel Reynard mène avec sa collègue Marianne Milano, hydrologue, des travaux sur les enjeux de la gestion de l'eau dans le Jura vaudois. Il revient sur les défis à venir. 

Quels usages de l'eau sont particulièrement problématiques dans le Jura vaudois?

Actuellement, c'est la gestion de l'eau dans les alpages qui est problématique. Les dernières années (2003, 2015, 2018 par exemple) ont nécessité le recours à un approvisionnement d'urgence, en transportant de l'eau depuis la plaine, parfois avec l'aide de l'armée. En 2018, ce sont 91 alpages vaudois (dont 75% étaient situés dans le Jura vaudois) qui ont été approvisionnés dans le cadre du plan ORCA du canton de Vaud: 580 m3 ont été amenés par des hélicoptères de l'armée et 3'200 m3 par camion. Comme les sécheresses devraient devenir plus fréquentes et plus intenses avec le réchauffement climatique en cours, il s'agit maintenant de mieux anticiper ces situations. Cela passe par une meilleure connaissance des ressources locales, des capacités de stockage dans les différents alpages et également des potentiels de connexion (avec d'autres alpages ou avec les réseaux d'adduction d'eau potable). Au niveau de l'approvisionnement en eau potable, il faut encourager une planification régionale plutôt qu'une approche communale.


« Très souvent, on a tendance à rechercher toujours plus d'eau pour satisfaire des besoins grandissants, alors que parfois, on devrait tenter d'optimiser la demande par rapport à la ressource disponible.»

Gérer l'eau , qu'est-ce que cela signifie, dans le contexte actuel?

Gérer l'eau implique de coordonner au mieux les besoins - parfois concurrents - des différents usages de l'eau et de limiter les demandes en eau à la ressource disponible. Très souvent, on a tendance à rechercher toujours plus d'eau pour satisfaire des besoins grandissants alors que parfois on devrait tenter d'optimiser la demande (en réduisant le gaspillage, en améliorant les techniques, en renforçant le stockage, etc.) par rapport à la ressource disponible. Gérer l'eau veut aussi dire que l'on doit non seulement construire et entretenir des infrastructures (captages, conduites, réservoirs, etc.) mais aussi, et surtout, prévoir des mécanismes de gestion en cas de crise. 

Quels sont les différents scénarios d'avenir pour notre région?

Le réchauffement global a pour corollaire une élévation de la limite pluie-neige et en partie une augmentation des précipitations hivernales ainsi qu'un renforcement des sécheresses estivales. Au niveau des ressources en eau, cela se traduit par une augmentation des écoulements en hiver et une diminution en été, un déplacement des pics liés à la fonte des neiges plus tôt dans le printemps et une augmentation de l'évapotranspiration, surtout lors des périodes de canicule qui sont amenées à se multiplier. Cela nécessite un renforcement des capacités de stockage et des relations entre réseaux indépendants. Une approche intégrée de l'eau à l'échelle régionale devrait faciliter la gestion dans le futur. 

Quelles sont les particularités du Jura vaudois?

Le Jura est  une zone de moyenne montagne, avec une prépondérance de roches sédimentaires, principalement des calcaires (très perméables à l'infiltration des eaux) et des marnes (imperméables). Ces couches sédimentaires ont été plissées sous la forme de grands plis: les anticlinaux (qui forment des monts comme la chaîne qui va de La Dôle au Mont-Tendre ou le Risoud) et des synclinaux (qui forment des vallées longitudinales comme la Vallée de Joux ou la combe des Amburnex). Bien que peu élevé, le massif jurassien forme un obstacle aux dépressions qui viennent de l'Atlantique. De ce fait, les chaînons reçoivent entre 1500 et 1900 millimètres d'eau par année, soit un tiers de plus que sur le pourtour lémanique. Mais paradoxalement, comme les eaux de pluie et de fonte des neiges s'infiltrent dans les lapiés et les dolines, les anticlinaux - là où se trouvent les alpages - sont pauvres en ressources en eau. C'est pourquoi les chalets d'alpage sont équipés de système de récupération des eaux sur les toits et de citernes. 

Les eaux souterraines s'organisent en réseaux et ressortent sous la forme de grandes sources au pied des anticlinaux, par exemple les sources de la Lionne et du Brassus, à la Vallée de Joux ou les sources de l'Aubonne et de la Venoge au Pied du Jura. Cette circulation souterraine des eaux se fait dans la roche calcaire et ne permet pas une infiltration naturelle d'éventuels polluants. C'est pour cela que ces sources sont très sensibles à la pollution. En 1989, par exemple, la source du Brassus fut impactée par le débordement d'une fosse à purin aux abords d'un chalet d'alpage.